lundi 30 octobre 2023

[ TORULA ] Les champignons Capnodiales et la part des anges.



« Azur ! nos bêtes sont bondées d'un cri ! Je m'éveille, songeant au fruit noir de l'Anibe dans sa cupule verruqueuse et tronquée... » Merci St John Perse pour cette description parfaite et éminemment poétique du torula. Torula ! Un mot d’usage traditionnel, purement vernaculaire qui recoupe en réalité plusieurs espèces de champignons du genre capnodiales (Zasmidium et Baudoinia) ayant la particularité de se développer en présence de vapeurs d’alcool.

Mythe & Légendes. Il se dit que pendant la seconde guerre mondiale la noirceur des toitures des chais de cognac, couvertes de torula, aurait protégée indirectement la zone des bombardements. Les chais étant facilement (ou difficilement ?) identifiables par les pilotes, vue du ciel, cela aurait permis d'éviter (ou d'orienter ?) les bombardements amis et ennemis (difficilement vérifiable). Plus récemment il se disait que la présence de torula était utilisé par les douaniers de la DGDDI pour localiser les lieux de stockage d'alcool non déclarés.


Zasmidium cellare (Pers. 1794) Fr.1849 et Baudoinia compniacensis (Richon 1881) J. A. Scott & W.A. Untereiner 2007 sont deux champignons (Ascomycota, Capnodiales) qui se développent en présence de vapeurs d'éthanol. Le premier se présente sous la forme d'un mycelium blanc, puis gris-brun foncé, dans les lieux à forte hygrométrie et température constante, par exemple les caves vinicoles. Le second forme des encroûtements compacts ou pulvérulents noir, couleur de suie, dans les lieux exposés à de fortes variations hygrométriques et de température, par exemple en plein air. Décrit à l'origine dans la ville de Cognac (Charente). Voici ce qu’en dit le mycologue Gérard Breton :

« Baudoinia compniacensis (Richon 1881) J.A. Scott & W. A. Untereiner 2007 



Ce champignon forme des encroûtements couleur de suie sur les murs en pierre blanche et les toits de tuiles de Cognac, Charente (Chatin,1878). Décrit d'abord comme un Nostoc (Baudoin, 1878, cité par Richon & Petit, 1881), ce champignon fut décrit et nommé en 1881 Torula compniacensis Richon, 1881 (Richon & Petit, 1881), relégué au rang de variété Torula conglutinata Corda var. compniacensis Richon par Baudoin & Roumeguère (1881). Son étude n'a été reprise qu'en 1961 (Kjoller, 1961), puis en 1966 (Auger-Barreau,1966) avant que Scott et al. (2007) ne décrivent un nouveau genre Baudoinia J. A. Scott & W. A.Untereiner 2007 dans lequel ils placent l'espèce unique Torula compniacensis. A Cognac (Charente), les murs de pierre ou d'enduit, les portails en bois comme en métal et les toits de tuiles sont noircis par des développements de ce champignon, d'une manière parfois spectaculaire, parfois plus discrète, partout où des vapeurs d'alcool s'échappent des distilleries ou des chais. A tel point que les douaniers, jadis, observaient ces traces noires comme des indices de distilleries clandestines. Nous avons observé le développement de Baudoinia compniacensis sur trois sites industriels de la région du Havre, Seine-Maritime  où ils constituent une salissure majeure contre laquelle il est difficile de lutter (nettoyeur à haute pression). La distillerie Hauguel (groupe Brabant) à Gonfreville-l'Orcher distille divers solvants et alcools industriels. La SLAUR, au Havre est le dernier établissement héritier d'une ancienne tradition du port du Havre, importateur de rhum jusque dans les années 50. La SLAUR conditionne des sirops et divers spiritueux. Un dépôt pétrolier, situé sur la commune du Havre, connaît des développements de ce champignon, dans les mêmes conditions écologiques. Le champignon se développe sur les murs extérieurs (brique, mortier, bac acier peint), intérieurs (enduit), sous les toits, sur les portes peintes sur les cuves et tuyaux en inox. L'enduit, couleur de suie (Fig. 8), en croûte ou pulvérulent, est toujours très compact, cassant, difficile à écraser entre lame et lamelle pour l'observation au microscope. Il montre des courtes chaines peu ramifiées (croûtes) ou ramifiées (enduits pulvérulents) de conidies brun foncé, globuleuses, 5-8 um de diamètre, à paroi épaisse, colorée et verruqueuse, les verrues sont plus ou moins alignées en crêtes. Ces conidies sont conformes aux descriptions et aux figurations de Richon & Petit (1881), Kjoller (1961), Auger-Barreau (1966) et Scott et al. (2007).



Zasmidium cellare (Pers. 1794) Fr.1849



Nous avons observé ce champignon dans les caves Croisard à Chahaignes, Sarthe et Meslet-Thouët à Bourgueil, Indre-et-Loire. Le mycélium, d'abord blanc puis gris-brun foncé, d'aspect ouaté croit sur tous supports (verre, crale, mortier, métal...). Cette croissance est rapide: le mycelium blanc recouvre des bouteilles mises en cave depuis huit mois environ. Il se trouve dans des caves ou le vin séjourne dans des barriques, à l'origine des vapeurs d'éthanol, mais aussi de divers alcools, aldéhydes, esters, etc., qui constituent la « part des anges ». Il peut utiliser ces molecules comme source unique de carbone (Chlebicki & Majewska, 2010) ; c'est probablement à ce titre qu'il a la réputation de « purifier l'air » des caves qu'il colonise. Le mycélium blanc est difficile à prélever : il s'agglomère en masses qui adhèrent aux doigts. Le diamètre des filaments est assez variable, de 2 à 5 um. Les cellules sont en moyenne 5 fois plus longues que larges. La paroi est claire, mince. Les cloisons transversales sont minces. Les boucles sont abondantes. Le diamètre des filaments du mycélium foncé est du même ordre, les cellules sont 5à 50 fois plus longues que larges ; leur longueur relative semble augmenter avec l'âge. Les boucles sont rares. Les ramifications, peu fréquentes dans le matériel exa-miné, sont principalement à 90°. La paroi, épaisse et colorée en brun à verdâtre, varie de lisse à rugueuse, voire échinulée. On peut observer, sur un même filament, le passage rapide d'une zone lisse à une zone échinulée. Des hyphes appartenant à d'autres espèces sont toujours associés à Zasmidium cellare. Il convient de remarquer que Arzanlou et al. (2007) retrouvent, en culture, cette dualité (hyphes blancs = hyphes du substrat; hyphes foncés = hyphes aériens).


Ces deux espèces - toutes deux des Capnodiales - sont aptes à métaboliser l'éthanol ainsi que d'autres molécules organiques légères (autres a-l cools, formol, autres aldéhydes, esters...). En ce sens, elles profitent de la « part des anges ,» là où est produit de l'éthanol sous forme de vapeur. C'est pour cette raison que Zasmidium celare a la réputation de « purifier l'air » des caves. Scott et al. (2007, p. 599) doutent de l'association univoque de Baudoinia compniacensis aux vapeurs d'éthanol parce que, précisent-ils « une récolte provenait d'une boulangerie commerciale .» Il faut rappeler que, dans le processus de panification, l'action de la levure de boulangerie Saccharomyces cerevisiae Meyen ex E. .C Hansen, 1883 conduit à la production du dioxyde de carbone, ce qui est recherché et permet à la pâte de lever, mais aussi de l'éthanol, qui n'est que partiellement métabolisé et oxydé par voie aérobie (transition diauxique ou respiro-fermentaire) et dont le reliquat s'échappe en début de cuisson. Scott et al. (2007) discutent des conditions thermohygrométriques extrêmes auxquelles les revêtements de Baudoinia compniacensis sont soumis lorsqu'ils colonisent un mur ou un toit : alternances pluie, froid et insolation, chaleur. Nous avons retrouvé cette variabilité des conditions de température et d'hygrométrie à Cognac, dans la distillerie Hauguel et les installations extérieures de la SLAUR, mais nous avons noté que B. compniacensis peut aussi se développer à l'intérieur des locaux, dans un environnement plus constant. Cette indifférence aux fortes variations d'hygrométrie et de température oppose B. compniacensis à Z. cellare, qui ont en commun cette capacité à métaboliser l'éthanol et autres molécules organiques légères. De manière amusante, nous avons observé à Cognac, dans la distillerie Hauguel et à la SLAUR des traces de broutage de limaces sur les enduits noirs extérieurs de Baudoinia compniacensis.


Les Capnodiales et des représentants de l'ordre voisin des Mycosphaerellales comprennent des espèces actuelles résinicoles et des espèces fossiles de l'ambre. Cette écologie spécialisée tirerait-elle son origine d'une capacité particulière, pour les représentants de ces deux ordres, à métaboliser les molécules organiques légères, des alcools aux terpènes ? »


Cheers,


F.





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